Les 6 premiers chapitres

 

1 - Celui là tout le monde le connaissait : Le vieux fou de Pondichéry, le débile et l'intello, air hagard sous la maigreur, barbe grise, cheveux filasses, mais le corps musculeux. C'est qu'il se donnait de l'exercice, à soixante quinze ans passés. Il faut bien vivre, et il faisait métier de pédaler, dix roupie la course ou la ballade. Quand il n'en pourrait plus, ce qui ne saurait tarder, il mourrait sur son grabat.

Il se postait sous la statue du Mahatma Gandhi, attendait sans illusion, mais sans angoisse, à côté de son trésor, son cyclopousse à capote. Il riait seul, et il pleurait parfois, puis se plongeait dans un livre. Cet imbécile heureux, qui ne lisait pas un traître mot de sa langue maternelle, dévorait des romans français.

Il impressionnait son monde, à cause de sa simplicité , et de ses complications. Fait aggravant, c'était un Intouchable, mais un Intouchable à part. Il végétait en attendant la prochaine vie, comme ses semblables, tout en étant différent. Il vous glissait entre les doigts.

Les anciens connaissaient son prénom : Nanda. Il avait travaillé à l'hôpital, jadis, à l'époque de la France, puis quelques temps après l'indépendance, avant d'être renvoyé. Les conteurs se taisaient quand les plus jeunes leur posaient des questions. Son passé ? Sa famille ? Ses parents ?

- Ca ne vous regarde pas

Son frère était parti en France. Il n'avait pas eu d'enfants. Jamais. En disant ça, les vieux baissaient la voix. Ils se troublaient un peu, bégayaient en remuant la tête. Le cyclopousse n'avait pas eu d'enfant, mais comment dire... Il avait élevé sa nièce, et cette nièce...

En France, dans les années cinquante, on aurait fait un signe de croix. Ici on joignait les mains sur la poitrine, on se touchait le front, et on passait à autre chose.

C'était ainsi, point à la ligne. Pas la peine d'épiloguer.

Nanda transportait les riches et les prospères, des charitables en général. Il fallait de la vertu pour préférer cette ruine aux jeunes gens plus vigoureux. Mais les bonnes œuvres ont des charmes inimitables. Les seigneurs se grandissent en s'inclinant devant leurs serviteurs. Les papes se glorifient en lavant les pieds des humbles. En choisissant Nanda, ses rhumatismes et ses élongations, les bons cœurs paradaient sur les boulevards de Pondichéry, et chacun s'y retrouvait. Le vieux avait sa clientèle, et les généreux leur pauvre.

Nanda promenait aussi des touristes, qui sentaient la crème anti-moustiques, à cause du paludisme. Souvent des amoureux, et comme il faisait pitié, ils se sentaient gênés d'être assis derrière lui, à le voir pédaler, pendant qu'ils se caressaient. Alors ils payaient bien. Ils lui donnaient des dollars en le laissant à la porte, et pouvaient l'oublier, se câliner l'esprit tranquille, dans leur hôtel à cent salaires la chambre.

Ainsi, Nanda le cyclopousse hantait-il le Boulevard du Front de Mer, anciennement Cours Chabrol, aujourd'hui Boulevard Goubert, dans la ville Blanche, un coup l'œil fixe, un coup plongé dans ses lectures, souvent courbé sur un cahier.

Il rédigeait ses Mémoires.

 

2 - Sandjiv Moreau somnolait dans un avion, dérangé par des turbulences, et sa tête piquait du nez. Drôle de nom Sandjiv Moreau, pour un homme blanc de blanc. Sandjiv comme l'Inde où il allait, Moreau comme la France d'où il venait. Il avait les jambes engourdies, s'énervait contre lui-même, se demandait ce qu'il ferait là-bas, au pays des vieilles lunes. Sa fatigue mélangeait tout : son dernier livre et ses souvenirs d'enfance, ses interviews et ses questions intimes, ses commentaires de spécialiste et ses disputes à la plage, la chaleur des studios et celle de la carlingue. Des projecteurs s'allumèrent, il entrouvrit les yeux, c'était le soleil : il baissa le cache de son hublot, emprunta un couloir sombre, qui menait à un plateau, TF1, LCI, I télé, à moins que ce ne soit le treize heures de France Inter, Fabrice Drouelle à cette époque, tandis que l'Airbus bondissait comme un cabri.

Il pensait à Pondichéry, sa ville natale.

Maintenant il y était. Il se trouvait sur le Boulevard Goubert, avec la mer à main gauche. Il roulait sur le trottoir au milieu d'un feu d'artifice de saris. Il avançait sur un fauteuil de paralysé, lui qui était valide, et qui courrait hier encore dans les allées du bois de Boulogne… Il poussait sur ses roues, parfaitement à son affaire, en Inde, où il n'avait jamais remis les pieds depuis la "mort" d'Anandita, presque quarante ans plus tôt. Il s'activait avec agilité. Tellement d'aisance qu'il descendit un trottoir, haut de trente centimètres, sans ressentir d'à-coup, pour traverser la rue. Il zigzagua dans les Touks-Touks, les mobylettes, les voitures, les vélos, les motos, les rickshaws, les cyclopousses, qui se croisaient parmi des vaches errantes.

Voilà qu'il s'enfonçait dans une avenue déserte, le long d'un genre de docks. On aurait dit Marseille au crépuscule. Le bruit de la rue s'était éteint, mais pas celui des vagues. Zone portuaire quadrillée de ruelles sombres, entrepôts sinistres, pas un chat. Il s'inquiétait, tendait le cou aux carrefours, des fois qu'un type ne veuille lui faire la peau. Il s'activait, ses mains lui faisaient mal.

Il entendit un grognement, pas furieux, mais profond. Il sut qu'il était pris au piège mais ne fit pas demi-tour vers le foutoir du boulevard de l'océan. Il avança mécaniquement. Il se sentait comme dans un film, dont il aurait été l'acteur et le sujet. Il atteignit un bâtiment lépreux, portail pourri qui pendait sur ses gonds. C'est de cette bouche que surgit une bête énorme. Un tigre, colossal et magnifique, bien qu'un peu vieux, les yeux féroces et tendres.

Sandjiv Moreau s'arrêta net. Il ne redoutait rien. Il allait mourir mais qu'importe… Cette idée le mettait dans un état spécial. Une indifférence glacé. Il allait se faire bouffer.

Pourtant rien ne se passait. Le tigre avait les yeux jaunes et le dévisageait. Il s'attendait à voir défiler sa vie, comme le font, paraît-il, les mourants qui se respectent. Une haleine allait souffler sur son cou, puis des mâchoire allaient lui broyer la nuque.

Le fauve se détendit, mais l'effleurera sans le bousculer. Il avait l'air d'un chien qui joue avec son maître. Moreau reprit sa route, le dépassa, en songeant à la légende d'Eurydice et d'Orphée. Surtout ne pas se retourner. Il ne put s'en empêcher. Son geste déclencha le fauve, qui fit un bond gracieux, puis un autre et un autre, avant une ultime détente. Recroquevillé, Moreau n'éprouva qu'un frisson délicieux, la caresse d'une fourrure, plus douce qu'une main de femme. La bête le dépassa. Elle bondissait, gracieuse et déliée, avec des pointes de petit rat.

L'homme attendit dans son fauteuil. Le tigre interrogeait les courants d'air avec le bout de sa queue. Moreau en eut assez. Il poussa sur les deux roues, et ce geste eut l'effet d'un signal. La bête se relança, en découvrant sa gorge rose et ses crocs blancs. Le condamné ferma les yeux, pour consommer son rendez-vous avec la mort, mais la mort lui fit encore faux bond. Il n'éprouva qu'un léger choc à hauteur du poignet. Des dents qui l'atteignaient en laissant une trace humide, non pas de sang mais de salive.

L'homme guettait son dernier souffle, et le tigre sa proie, en lui faisant des grâces. A chaque détente l'un s'enfonçait dans ses épaules, et l'autre, le tueur, lui flattait l'avant-bras, d'un museau énamouré.

D'élégances et élégances, ils arrivèrent au bout des docks, contre un mur qui montait jusqu'au ciel : le fond de l'impasse. C'est alors qu'un personnage surgit d'un escalier débouchant du sous-sol. Un géant se présenta, habillé dans un costume tamoul. Il portait un fouet à la main. Sans doute était-ce le cornac. Cette intrusion libéra la peur du paralysé, qui se mit à supplier :

- A l'aide, au secours, sauvez-moi…

Le dresseur lui répondit par un sourire. Le sourire facétieux du Dalaï Lama.

- Soyez sans crainte ! Il est gentil ! !

Il ajouta :

- C'est un vieux tigre, il est aveugle ! Il aime danser pour les passant. Il raconte sa jeunesse, quand il courrait dans les vagues.

La voix de l'hôtesse effaça celle du moine. Sandjiv se réveilla, décontenancé. Il fallait attacher sa ceinture et relever sa tablette en vue de l'atterrissage. Ils arrivaient. L'avion d'Air France avait quitté Roissy neuf heures plus tôt. Le dormeur passait des crocs du tigre nostalgique aux nuages de Madras. L'ambiance du rêve, épouvantable et beau, lui collait à la peau. Il essaya d'imaginer l'ami qui l'attendait en bas, et la mémoire lui revint. Le tigre  ! Il avait oublié ! Kanda-Koumarane, son ami d'enfance, et son ennemi d'adolescence était prénommé Le Tigre  !

Il eut peur pour de bon, avala sa salive, remit ses chaussures, ferma les yeux, imagina les retrouvailles... Le rêve ne se dissipait pas. L'avion posait ses roues sur un aéroport de béton et d'acier, cerné de bidonvilles. Les dés avaient roulé.

Un tapis roulant le portait vers leur passé commun, quand ils courraient dans les vagues, avec Anandita.

 

3 - Il s'en voulait, Kanda-Koumarane. Il attendait dans la chaleur, au milieu des familles, une pancarte à la main, comme un vulgaire chauffeur-livreur. Il dominait d'une tête cette foule qui le dégoûtait, la masse dont il était l'émanation, au parlement. Ce peuple auquel il consacrait la substance de ses discours. Il montait à la tribune, tapait du poing sur son pupitre, et s'emportait dans des envolées puissantes. Sa voix enflait, il invoquait l'identité tamoule, la langue, les traditions, la menace venue du Nord. Ses partisans l'acclamaient, ses adversaires endiguaient ses assauts en criant au fanatisme. Il écrivait ses discours dans sa maison de Madras, presque un palais, les prononçait sous les colonnes des assemblées, roulait en Mercedes. Sa première élection remontait aux années 70. Trente ans déjà. Son père, aigri par le chagrin, l'avait lancé dans cette violence pour se venger de ses déboires. Il avait prospéré, servi par sa stature et par cette drôle de voix, presque plaintive en privé, mais qui se mettait en crue dès qu'elle haranguait une salle.

C'était sa vie. La puissance officielle et des regrets d'artiste. Car Kanda-Koumarane était politicien, mais il aurait aimé devenir musicien, ou plutôt le rester. Tant pis. La musique le renvoyait à son adolescence, à Pondichéry, qu'il détestait. Cette ville hantée de mémoire française le ramenait à cette fille disparue quand ils avaient vingt ans, à sa mère, à ce type qui pédalait, et à ce Sandjiv Moreau dont il n'avait que faire, mais qu'il attendait là, avec sa petite pancarte.

Il aurait du dire non.

Il détestait la foule. Ces épaules, ces haleines, cette pression, ces bousculades. La masse informe à laquelle, paraît-il, il offrait son énergie. Ce peuple aimé dans ses proclamations, mais qu'il tenait à distance.

L'avion était annoncé. Sandjiv allait arriver, avec son sac de quincailleries d'antan. Moreau et son cortège d'enfance : à cette époque Pondichéry parlait encore français, ils allaient à la plage avec Nanda le cyclopousse, l'oncle d'Anandita, ils composaient une musique étrange, piano, sitar et voix, avec Anandita et ce Français qui jouait de la batterie.

C'est ce type, un certain Charles-Eric, qui l'avait appelé de France, trois semaines avant. Il avait rigolé au téléphone, le même rire qu'autrefois, ce rire qu'il détestait, puis avait parlé du bon vieux temps, les chansons des Beatles, Auroville, l'Ashram de Sri Aurobindo… Il avait donné des nouvelles, mine de rien. Sandjiv Moreau faisait l'expert à la télé, lui-même était médecin. Et d'un seul coup : Anandita. Il avait parlé d'elle en marmonnant des trucs bizarres, confus, sans intérêt, jusqu'à cette confidence :

- Sandjiv sait tout. Il sait ce qui s'est passé.

Kanda-Koumarane avait à peine relevé. Il avait dit bonsoir, et raccroché. A quoi bon ressasser ? Dix jours plus tard Sandjiv avait appelé lui-même. Egalement de Paris. Il allait venir à Madras, pour écrire un article. Ce serait bien qu'ils se revoient. Ils pourraient aller en pèlerinage, à Pondichéry. Ils avait ri pour occuper les silences. Des rires qui n'était pas des rires, mais en imitaient le bruit.

- On se voit ? Ca te fait plaisir ?

- Bien-sûr que ça me ferait plaisir.

Il mentait. Kanda-Koumarane n'éprouvait aucun plaisir. D'ailleurs il contournait Pondichéry pendant ses tournées électorales. Il s'écartait de cette ville comme on évite un puits. L'idée d'y retourner le jetait dans une espèce de terreur. Mais bon. Trop tard. Ils avaient rendez-vous. Depuis le temps qu'il ne comprenait pas. D'abord sa mère, ensuite Anandita, enfin le cyclopousse. Des morts qui n'étaient pas des morts, des vivants qui n'étaient pas en vie.

D'ailleurs quelle importance ? Anandita ne ressusciterait pas. Elle aurait bientôt soixante ans. Elle aurait pondu des gosses. Elle aurait des bourrelets. Ils n'allaient pas pleurer sur leur adolescence. Ils auraient l'air de quoi sous leurs cheveux grisonnants ?

 

4 - Sandjiv descendait vers Madras, le tigre attendait à l'aéroport, Nanda lisait un roman français.

Les deux premiers avaient traîné les pieds, ronchonné, hésité, puis cédé, à contre-cœur. Va pour un rendez-vous qui ne servirait à rien. Ils parleraient de leur jeunesse. Ca passerait le temps.

Le troisième avait peur. Deux mois plus tôt, Nanda avait reçu une lettre. Un employé municipal la lui avait portée : elle était arrivée à la mairie avec l'adresse suivante : «  Nanda, cyclopousse, aux bons soins de l'hôtel de ville, Pondichéry, Inde »

La lettre arrivait de Paris. Nanda l'avait enfouie dans sa poche en remerciant. Il n'avait pas voulu l ‘ouvrir. La France c'était il y a longtemps. Une autre époque, le bonheur avait tourné à l'aigre. Tout le jour il vérifia que l'enveloppe était là, en se frottant la cuisse, avec une double crainte. Qu'elle y soit, et qu'elle ait disparu.

Elle y resta jusqu'au soir, naturellement, et quand il rentra chez lui, qu'il alluma des bougies parfumées, qu'il posa des pétales de jasmin au pied d'une statuette de l'éléphant Ganesh, il finit par l'ouvrir, en sachant qu'il le paierait. Les mauvais rêves allaient lui sauter à la gorge. Il tira la feuille de son enveloppe, la déplia, lut la signature, cria de rage, et la froissa en boule. Il s'allongea, chercha le sommeil, ne le trouva pas, alluma la lampe à huile, déplia la feuille et finit par la déchiffrer, en tremblant.

Cher Nanda

J'espère que cette lettre te parviendra. Tu te souviens de moi ? L'époque où l'on faisait de la musique à Auroville, avec ta nièce et ses amis. Je n'ai jamais oublié. Jamais. J'ai fait semblant de vivre, mais je n'en ai plus envie. D'abord je suis malade, et j'ai peur de mourir en gardant tout ça pour moi. Ensuite j'ai croisé un fantôme à Paris. Le clone d'Anandita. On aurait dit que c'était elle, qu'elle n'avait pas vieilli. Tu te souviens de Sandjiv Moreau ? Il habite tout près de chez moi, je le croise de temps en temps. J'ai failli lui avouer, mais j'ai eu peur du ridicule. Je n'ai pas osé. Alors je vais te l'envoyer, avec Le Tigre. Je suis sûr qu'il vont venir. J'ai tout organisé. Dis leur la vérité.

Souvenirs

Charles-Eric Amadieu

Le retour du malheur qu'il croyait exorcisé.

Il espérait en être quitte. Depuis longtemps, il expiait sans rien attendre, ni mieux ni pire, adossé à son taxi-bécane. Il lisait, écrivait, pédalait, n'espérait rien, ni ne désespérait. Les remords le laissaient tranquille. Quand sa nièce avait disparu, il avait écumé les édifices religieux pour demander pardon, s'était couché dans les temples, à plat ventre au pied des statues, agenouillé dans les églises, il s'était cent fois purifié dans les vagues de l'océan, mais en vain, les Dieux n'avaient rien entendu. Anandita n'avait pas ressuscité.

Il avait continué sa vie. Quelques roupies les jours fastes, la main tendue les soirs de dèche, l'aumône chez les brahmanes ou les curés, quand son taxi avait chômé, puis les nuits dans son taudis. Elles s'étaient apaisées, les nuits du cyclopousse, mais il avait connu l'enfer. Il avait brûlé des livres, piétiné des effigies, sauté contre les murs pour se briser la nuque. Il avait mesuré l'étendue d'un mot intraduisible dans l'Inde de sa jeunesse : La solitude. Il était né dans une famille nombreuse, avait grandi au milieu d'elle, s'était marié, avait répudié sa femme, avait vécu avec son père, sa mère, son frère, sa belle sœur, leurs enfants, sous le même toit. Et soudain, vers les années 68, il s'était retrouvé seul dans cette maison, le silence qui vous réveille, les pensées qui vous écrasent, la mélancolie féroce.

Il avait noirci des pages et des pages de souvenirs. Pas tous. Certains n'étaient pas racontables, et tout doucement la paix était venue. Il avait pu parler d'Anandita, sa nièce, d'Amita Sidambarom, la mère de Kanda-Koumarane, de Sandjiv, de la France, de ses fautes, et manger dans son coin, adossé à un mur, les doigts mêlant le riz, les légumes, et la sauce. Il avait même osé ouvrir un coffre à souvenirs qui lui servait de table, en sortir des photos, les regarder sans pleurer. L'une d'elle, découpée dans un journal, montrait Anandita à l'âge de 12 ans, à la sortie de Notre Dame des Anges, la cathédrale de Pondichéry, aux côtés d'une religieuse. L'article disait qu'une petite Intouchable avait aidé Sœur Gilberte à recueillir des dons pour les parias de la ville. Une photo plus ancienne était épinglée au mur. On y voyait Nanda sur son vélo, jeune, le cheveux noir, le sourire éclatant, trois enfants dans sa nacelle, Anandita au centre, Sandjiv et Kanda-Koumarane autour d'elle.

Des images du passé. Un passé aboli. Le passé ne brutalise que le présent, et le présent ne le concernait plus. Il s'en était évaporé. Nanda était comme les divinités, une effigie, une forme familière, un monument, une curiosité, mais le temps glissait sur lui. Il pouvait vieillir et mourir, nul ne s'en apercevrait, peut-être pas lui-même. Il avait fait retraite. Il s'était retiré comme un moine dans sa cellule intérieure, en pleine rue, en plein vent, un jour debout sur ses pédales, une autre assis dans sa carriole, toujours à lire et à écrire.

Et soudain cette enveloppe de Paris.


5 - C'était un dimanche de mars, Sandjiv avait chaud, mal à la tête, et soif. Il marchait vers le contrôle des douanes, poussé par les passagers de l'Airbus. Qu'était-il venu faire là, à courir derrière des délires périmés ? Il pensa à toutes ces confessions impudiques, succès de librairie, exhibitions de gens en vue, plongées en eaux prénatales, délations exclusives, descentes en enfance martyrisée, retours aux sources oedipiennes, romans dont il croisait les auteurs sur les plateaux télé… En somme il cédait à la mode ! Il haussa les épaules, fit non avec la tête, reçut un coup dans le dos de la part d'un voyageur pressé, qui s'excusa en japonais, et fut contraint d'avancer, compacté par la masse.

Il pestait contre lui-même, gonflait ses joues, faisait des « Pfff » qui vibraient sur ses lèvres. « Cœur qui soupire n'a pas ce qu'il désire » lui disait sa préférée, quand il soufflait à la maison, à tout bout de champ. Il soupirait plus qu'à son tour, le soir, le matin, après l'amour, avant l'amour, en s'éveillant, en s'endormant, quand il était content, quand il ne l'était pas. Il soupirait en Inde, dans le sauna qui conduisait vers la sortie. Flash-back dont il n'avait que faire, mais il n'avait pas su dire non, comme d'habitude.

En plus il avait fait ce rêve. Ce fauteuil de paralytique ! Pondichéry sur les docks de Marseille ! Et ce tigre à la con qui faisait son Nijinsky !

 

Il gardait les yeux baissés. L'angoisse, un gros malaise. Le film était fini mais la bande son se diffusait encore, perfusait des sensations. Le tigre l'attendait, ce Kanda-Koumarane aujourd'hui devenu vieux comme lui. Kanda qui rugissait à l'hôpital, dans leur berceau commun, si fort que les médecins l'avaient appelé le tigre  ! Ca faisait plaisir à son père ! Kanda le compagnon des sables et du soleil, sur une plage grise de la côte Coromandel, près de Pondichéry, quand ils jouaient tout nus, presque bébés, avec Anandita. Leurs yeux n'avaient rien remarqué, ni des jambes, ni de la peau, ni des seins qui ressemblaient encore aux leurs, zébrés de côtes.

L'enfance avait passé, puis la prime adolescence, puis la jeunesse... L'absence ensuite. Un précipice comblé par les années, du moins l'avaient-il cru. Mais il y retombait, une vie plus tard, à cause d'une revenante. Une gamine. Un clone. Anandita trente ans après, dans un autre décor, mais à l'âge des origines.

Il avait rencontrée cette jeune fille à la terrasse d'un café, à Paris, quelques mois auparavant, les yeux noirs, le front bombé, la peau mate.

- Et pour monsieur ce sera quoi ? 

Un sourire à promesses. Un ton qui vous taquine et vous émeut. Mais elle ne le taquinait pas. Elle faisait son travail de serveuse, gracieusement. Ils s'étaient un peu parlé : elle aimait un vieux film,  Diabolo Menthe , et se trompait en servant Sandjiv qui commandait des Diabolo Citron .

Anandita ressuscitée. Ses poignets minuscules, ses longs doigts sur un manche de guitare, Ils vivaient ensemble en Inde, l'Inde française qui tenait tête à l'Inde anglaise. L'une avait rendu les armes, et les comptoirs, en 54, l'autre avait été chassée sept ans plus tôt par le Mahatma Gandhi.

Anandita, la nièce du cyclopousse qui ne pouvait pas avoir d'enfants.

Anandita, ses saris couleur bonbon, qu'il dénouait en douce, qu'il adorait, qu'il embrassait. Elle imitait Paul Mac Cartney quand ils jouaient aux Beatles. Anandita que le tigre aimait aussi, avec ses yeux de fanatique au bord des larmes.

Il avait laissé filer. Comme le temps avait passé, comme ils s'étaient bâti des vies, lui Sandjiv et son faux-frère, Kanda-Koumarane, des nez et des faux nez, comme ils allaient se retrouver, comme ils se sentaient nus, comme ils s'étaient blindés, l'un dans son chic sportswear, l'autre en dégaine de parvenu !

 

Sandjiv Moreau chercha son nom dans une foule de pancartes, étourdi comme on l'est après un long voyage, au bout d'un décalage horaire, et qu'on revient sur terre, mais dans une autre galaxie. L'avion était bondé d'Occidentaux. On pouvait lire des panonceaux au nom de « Robert », de « Roger », de « John », avec même un « Mimi » dans un cœur. Les porteurs jouaient des coudes, s'emparaient des valises, les taxis hélaient les clients, des mendiants tendaient leurs belles mains décharnées.

Moreau cherchait avec les autres, il avait peur d'être attendu, et peur de ne pas l'être. Il parcourut les écriteaux, son cœur s'arrêta net. Il n'eut pas à lire son nom. Il reconnut une bouche et un menton. Un sourire avec ses fossettes et ses dents.

Kanda-Koumarane avait gardé cette expression tendrement enfantine, perdue dans une physionomie sévère, qui n'exprimait qu'une impatience cassante, à deux doigts du dédain. Il se tenait trop droit, l'air de défier un adversaire. Il se raidit quand Sandjiv lui rendit son sourire, ce talon d'Achille hérité de la petite enfance. Il était sanglé dans un presque uniforme, un costume décalé à force d'être conforme, une tenue d'apparat.

Sans doute avait-il enfilé sans intention particulière son complet de député du Conseil des Etats. Sandjiv en fut contrarié. Mauvais souvenir. Il ressemblait à son père. Ils se firent peur mutuellement.

Ils pensaient à la même, tous les deux. A ces journées d'affolement. Anandita s'était enfuie. Chacun avait pensé qu'elle se cachait avec l'autre, l'ancien jumeau, le frère de lait. Mais elle avait disparu, pire que volatilisée. Pire que morte. Plus ravagée dans leur mémoire que si des policiers avaient trouvé son corps dévoré par des hyènes ou des crabes. Un crime sans arme et sans cadavre.

Sandjiv avançait vers Le Tigre en poussant un caddy chargé de cadeaux dérisoires, accroché au sourire qui allait et venait, s'allumait puis s'éteignait.

Il franchit la dernière porte. Le député indien avala sa salive :

- Sandjiv ?

- Vous-vous trompez, monsieur, my name is Ringo Starr…

- Enchanté… Moi c'est Lennon, John Lennon !

Ils plaisantaient pour s'éviter. A l'époque ils se prenaient pour les Beatles. Ils s'étreignirent, longtemps, sans pouvoir se séparer. Tant qu'ils se tapaient dans le dos, qu'ils s'adonnaient au rituel des retrouvailles, ils esquivaient l'unique raison du rendez-vous. Ils y viendraient, bien-sûr, mais tout à l'heure, au calme, dans les salons de l'hôtel, ou le soir au restaurant. L'un et l'autre était sensé avoir eu des nouvelles. Charles-Eric Amadieu leur avait dit la même chose :

- L'autre a découvert des trucs.

Le premier jour, ils avaient haussé les épaules, mais les mots sont des acides. Ils font des trous. Sandjiv avait d'abord appelé, le Tigre avait répondu, et ainsi de suite jusqu'à Madras. Ils se congratulaient, accrochés l'un à l'autre, suants, gênés, piégés, agrippés à des propos sans suite :

- Tu vas bien ? Je suis content ! Tu n'as vraiment pas changé !

Il fallut bien se dégager, se sourire, se regarder. Ils se mirent à parler pour ne rien dire : les valises, la forte l'humidité, la distance entre l'hôtel et la ville. N'importe quoi pourvu qu'Anandita ne s'impose pas dans la conversation.

Tout y passa : la jeunesse bien conversée, la cinquantaine, la réussite professionnelle, la Mercedes avec chauffeur. Un essaim de rickshaws tournoyait autour d'eux, des petites mendiantes joyeuses leur tendaient des bébés.

Ils s'étaient assis à l'arrière de la voiture. Sandjiv, gêné par cette misère, voulut cacher son trouble :

- Comme elles sont jolies ! Comment font-elles pour avoir les dents aussi blanches ?

Enfoncé dans le cuir blond du fauteuil, l'Indien n'avait rien répondu. Le Français s'était englué. Il avait comparé ses dents à lui, lavées trois fois par jours avec des brosses électriques et du dentifrice au fluor, et celles de ces enfants des rues. Elles étaient éclatantes, et lui devait les faire soigner, plomber, les remplacer par des implants.

- La race, lâcha Kanda-Koumarane.

Sandjiv rougit.

Un coup de volant pour éviter une flaque de boue, un nid de poule, des gamins, des animaux, leurs épaules se touchaient, la rue était bordée d'échoppes. Ils s'épiaient. L'un faisait oui avec la tête, et l'autre non, ce qui revient au même en Inde. Sandjiv crut bon de rattraper sa bourde : il avait entendu dire que les requins possèdent jusqu'à dix-huit rangées de dents !

L'autre approuva de la tête, en la secouant de droite à gauche :

- La race, je te dis…

Ils étaient nés la même semaine, au même endroit, ils avaient grandi ensemble, aimé la même, s'étaient battus, l'avaient perdu, avaient tiré un trait, se retrouvaient après des dizaines d'années, et ils se parlaient de dents.

La Mercedes entrait dans la cour de leur hôtel. Avant le portail des mendiants traînaient dans la poussière, après la grille tout n'était que marbre, fleurs, et porteurs en livrée.

Il faudrait bien tomber les masques. Tout à l'heure. Un peu plus tard. Ils décidèrent de s'accorder une heure, le temps d'une douche. Revenir à la vie antérieure dans une chambre internationale, rassurante et conforme. Brancher la climatisation, boire une bière du mini-bar, grignoter des cacahuètes, téléphoner à la maison.

Oublier Pondichéry.

Depuis le temps qu'elle était morte, Anandita pouvait attendre. Elle avait l'éternité pour elle.

 

6 - Par bonheur il y avait ces petites purées, petites patates, petits légumes, petits viandes, petits poissons, ces sauces dans des coupelles, que Kanda-Koumarane dégustait avec des nans, ces galettes souples et fadasses que Sandjiv avalait à la chaîne, pour faire passer la sauce. Un incendie lui ravageait la gorge. Le curry enchantait la bouche de l'un, mais emportait la gueule de l'autre, dans la salle d'un restaurant d'hôtel. La lumière des néons leur durcissait les traits. Ils s'affairaient. Ces délices épicés au lance-flammes occupaient les silences. Bénis soient les piments qui repoussent les fantômes.

Ils mâchaient en se guettant :

- Tu aimes ?

L'autre, se mouchait, soufflait en gonflant les joues, s'excusait :

- C'est fort !

Le brun riait, le blanc toussait :

- Tu renies tes origines, fils de colon ! 

Le brûlé se défendait :

- Ma mère était bretonne, tu le sais bien ! Elle cuisinait à la crème fraîche, même à Pondichéry !

Bavardages.

Pondichéry… Ils y retourneraient demain. La dernière fois c'était en 68. Un concert dans la nuit. Anandita qui n'était pas rentrée. Chacun avait soupçonné l'autre.

Ils l'avaient cherchée partout, sur le rivage, en ville, sur le Boulevard Goubert, guettant sa silhouette parmi les femmes en saris éclatants. Ils avaient perdu la tête.

C'était une époque étrange. La ville fuyait entre les doigts. Depuis l'indépendance, Pondichéry quittait la France au goutte à goutte, comme une hémorragie, sans spasmes, et la France oubliait ses aventures indiennes. Chacun chez soi, la messe était finie. Pendant vingt ans, Kanda-Koumarane avait cru qu'Anandita vivait avec Sandjiv. Pendant vingt ans Sandjiv avait pensé qu'elle dormait avec Kanda-Koumarane. Le premier l'imaginait dans une église de Paris, adorant Jésus-Christ, la Vierge et les Apôtres. Le second la voyait fleurir les temples, fidèle aux dieux peinturlurés, titulaires de plusieurs bras et de têtes de pachydermes.

Dans les années quatre vingt, ils s'étaient téléphonés, pour avoir des nouvelles, et faire la paix. Le temps les avaient apaisés. Comment allait Anandita ?

- Pas de nouvelles

- Comment ça, pas de nouvelles ?

- Et pourquoi j'en aurais ?

- Vous-vous êtes séparés ?

Il y avait eu des grésillements, un silence, et une espèce de rire gêné.

- …

- Allô !

- Kanda, mais c'est absurde…

- Laisse tomber. Tu vas bien, Kanda-Koumarane ?

- Ca va, ça va.

Ils avaient raccroché

 

Un silence de quinze ans, le double appel de Charles-Eric, l'aéroport et cet hôtel. La nuit avait passé. La veille, au bout du compte, ils n'avaient pas parlé, Pas osé. Pas voulu. Pas choisi. Sandjiv, s'était brûlé la langue. Quand ils s'étaient séparés, Kanda-Koumarane avait croisé son image dans le miroir de la salle de bain. Il s'était trouvé moche, et vieux.

- Demain j'en parlerai.

Ils s'étaient endormis en pensant à la même ombre, chambre 680, et 682. Demain Pondichéry, la ballade au bord de la mer, les flamboyants et les bougainvilliers, les maisons coloniales, le décor dénouerait les confidences. Sandjiv avait pensé au tigre de l'avion, qui racontait sa jeunesse en dansant dans les vagues, mais avait rêvé d'autre chose.

- Tu as bien dormi ?

- Merci, la chambre était très confortable. Bravo pour l'hôtellerie !

Ils prirent la route. Ils roulaient vite, vitres fermées pour ne pas mourir de chaud, dans leur bulle climatisée, de Madras à Pondichéry, au long d'un paysage de terre brûlée et de villages de huttes. Des myriades de noms anciens remontaient à la mémoire du français, et lui serraient le cœur : Vettavalam, Gingy, Vandavassi, Ariankupam, Tindivanam, Cuddalore, Chidambaram. Se pouvait-il que ces sonorités étranges lui aient semblé si familières ? Se pouvait-il que cette musique aient pu s'évaporer, et qu'elle retombe trente ans après, au bord d'une route, en petites gouttes qui contiendraient un lac.

Ils avaient entassé les bagages à l'arrière de la voiture, le chauffeur était vêtu de blanc. Ils s'étaient installés, l'un en tenue d'apparat, l'autre en jean, convers, et veste de reporter, avec des poches à fermetures-éclairs ouvrant sur d'autres poches, elle-même à fermetures-éclair…

A l'approche des bourgades, ils croisaient des grappes de villageois qui marchaient au bord du macadam, à pas rapides et menus, les femmes chargées de fardeaux sur la tête, les hommes ne transportant qu'eux-mêmes.

 

Kanda-Koumarane était un être impressionnant, massif et grand, la barbe courte, poivre et sel, visage de fauve, peau mâte, mâchoire carrée, le contraire des moustachus rondouillards affichés sur les panneaux publicitaires, à l'entrée des villages. Un ascète et un athlète, une baraque, genre ténor dont la voix ferait tomber les murailles. Il dormait, ou faisait semblant, mais l'un de ses genoux vibrait à cadence rapide.

Par contraste, Sandjiv Moreau faisait petit format. Un mélange de grâce fragile et d'orages intérieurs. Des cheveux fins, légèrement clairsemés, gris sur les tempes, de beaux yeux fatigués, un peu verts, un peu las, un peu défaits, des traits d'enfance parcourus de ravines, des restes de candeur côtoyant une éternelle résignation, une espèce d'austérité qui couvait sous la futilité, et le goût du plaisir.

L'un et l'autre avait acquis, chacun dans son pays, une certaine notoriété. L'Indien, fidèle à sa jeunesse, défendait l'identité tamoule. Le Français, fidèle à ses ruptures, passait pour expert en géopolitique, spécialisé dans les rapports Nord-Sud. Des champions du diagnostic et de la tribune libre, orateurs attitrés et titrés, loin des jeunes musiciens qu'ils étaient devenus après l'indépendance, dans ce Pondichéry vers lequel ils retournaient.

Sandjiv redécouvrait la région -le pays- que Kanda-Koumarane parcourait en permanence. A dix ans, son père l'amenait avec lui. Ils se rendaient dans les cases obscures, chez les malades. Certains geignaient, des mouches au coin de la bouche. Le décor était intact. Les maisons étaient les mêmes, murs de terre, toits de palme, portes basses, fenêtres minuscules ; des jeunes filles grillaient des noix de cajous, à même le sol, et les vendaient aux passants dans des cônes de papier journal..

- C'est magnifique. Il ne manque que la Traction de mon père !

- Tu peux le dire, Sandjiv, rien n'a bougé, sauf qu'on est encore plus pauvres. Beaux villages, belle misère, et dents blanches…

Sandjiv se tassa sur son siège, agacé. Pourquoi était-il venu ?

On approchait de Pondichéry. Des bus plein comme un oeuf vous fonçaient droit dessus, dépassaient une charrette à bœufs, la Mercedes mordait le bas côté, évitait des marcheurs en pagne, le chauffeur contre-braquait dans un espace de quelques mètres, tournait devant une vache allongée sur le sol, repartait, obligeait un cycliste à se jeter dans un fossé, puis freinait devant un groupe de poulets flegmatiques. Folie de piétons, d'animaux, de camions, de rickshaws peints en jaune, de motos, de klaxons, de mobylettes, brouillard de poussières grasses, saturées de fumées écœurantes. Partout des tas d'ordures brûlaient devant des cahutes. Des enfants rigolards surgissaient des rigoles, zizi à l'air. Dans cet embouteillage, à l'arrière d'une voiture break, les pieds d'un mort cahotaient vers leur bûcher, dépassant d'une couverture trop courte…

Pondichéry modèle troisième millénaire, étirait ses banlieues bidonvilles jusqu'à l'embranchement de la cité d'Auroville.

C'est sur cette route, jadis, qu'ils partaient au bout du monde, à la plage, dans la nacelle du cyclopousse, avec Anandita. Sandjiv guettait un signe, un souvenir, un repère, une bâtisse, mais rien ne se ressemblait. Le lieu de leurs complots d'enfants dormait sous quarante ans de gravats et de bitume, recouvert par la ville tentaculaire.

Vers la poste il eut pourtant un choc. Ils avaient franchi le canal qui sépare la ville noire de la ville blanche. D'un côté le grouillement de la cité tamoule, de l'autre les quadrilatère de l'ancienne ville coloniale, endormie sous les lilas des Indes, à l'abri des flamboyants. La fourmilière de mobylettes, de scooters, de vélos, occupait encore la rue, mais en levant la tête Sandjiv reconnut la découpure des toits, sur fond de ciel et d'océan. Le décor de son enfance, entre la rue Manakulavinayagar et la rue François Martin, parallèle à la rue Saint-Louis, qui croise la Rue Richemont. L'impossible assemblage de l'Inde et de la France, dont il était le fils bâtard, lui, Radjiv du Tamil Nadu, et Moreau de Paris sur Seine.

Ils bifurquèrent sur le Boulevard Goubert, presque semblable à lui-même, c'est à dire à son passé, laissèrent la cathédrale Notre Dame des Anges à droite, puis la Rue Mahe de Labourdonnais, dépassèrent la statue du Mahatma Gandhi engoncée sous son dôme, et celle de Dupleix exilé dans son square, puis quittèrent le littoral pour s'engager à droite, dans la Rue Romain Rolland, où ils stoppèrent devant un portail voûté. Ils étaient arrivés au Grand Hôtel de l'Orient, façade ocre, balcon de fer forgé, fenêtres encadrées de blanc.

La belle bâtisse était lovée sur elle-mêmes, à l'image des maisons coloniales, deux étages autour d'un jardin central, à l'abris d'un grand arbre. Nostalgie quatre étoiles. C'est là, désormais, qu'étaient disposées des chambres à faire rêver les millionnaires, chacune avec son nom, Mahe, Chandernagor, Malassore, et la plus belle de toutes, Karikal, avec sa terrasse de maître.

Des porteurs empoignèrent leurs valises. Ils s'assirent dans la cour, et commandèrent une bière. On était arrivé. L'atmosphère se détendait. Chacun se penchait vers l'autre, inquiet et impatient. Kanda-Koumarane eut l'air de réfléchir, se mit à sourire, et desserra les dents, ses fameuses dents indiennes.

- Kingfisher beer !

- Pardon ?

- Kingfisher beer, la bière, c'est celle qu'on préférait !

Ils rirent, Sandjiv était déçu. Encore une diversion. Il but une longue gorgée, puis une autre, un silence interminable, on entendait voler les mouches, pour de vrai, des grosses mouches dans la chaleur du soir. Il s'essuya les lèvres, posa son verre, posément, puis les deux mains sur la table :

- Kanda, il faut qu'on en finisse. Je t'écoute…

Le tigre eut un geste d'agacement, adressé au serveur :

- L'addition est pour moi.

- Kanda…

- Plus tard, Sandjiv, on verra ça plus tard. Nous avons la soirée pour nous

Puis soudain, aux limites de l'agressivité :

- Profite de l'instant, Moreau. Un vrai retour en arrière ! Cette maison, ce luxe, ces domestiques, ça te rappelle pas les colonies ? C'était la belle époque, non ?

Il s'excusa. La fatigue. Les souvenirs. Son père, sa mère, tous ces malheurs. Rendez-vous dans deux heures, pour un repas en ville et fêter les retrouvailles. Ils profiteraient du cours Goubert au coucher du soleil, de la ballade sur le front de mer, trouveraient un restaurant. Il espérait des aveux. Sandjiv aussi…

Dans leurs chambres respectives, ils ouvrirent le mini-bar, burent une boisson, croquèrent des noix de cajou, téléphonèrent, puis s'allongèrent sur des lits de lune de miel, des couches monumentales posées sur de hauts pieds massifs, les yeux ouverts sur le ventilateur.

Ils se sentaient imbéciles.