
juin 2006
A l'origine il faut une fascination. Celle que j'éprouvais pour l'Inde et pour Pondichéry est ressentie par l'un des personnages du livre (page 85), le Docteur François Moreau : « Les mots lui jouaient leur berceuse. Comptoir des Indes, ça lui transfusait du vague à l'âme. Arthur Rimbaud vendant des armes à Zanzibar. Le comptoir, mot qui sent la marchandise, le négoce, la caisse enregistreuse, s'associait dans sa tête à la lune et aux étoiles en s'exportant en Inde. Comptoir des Indes ! Même dans la France de l'après guerre, épuisée par quatre années d'humiliation, quadrillée de tickets de rationnement, l'expression conservait sa magie. Moreau fermait les yeux et répétait : « Comptoir des Indes ! Comptoir des Indes ! Comptoir des Indes ! »
Moi pareil…
J'y suis allé, en juillet 2004, avec ma compagne de voyage (celle de la dédicace du livre, « dont les yeux, charmant paysage, font paraître court le chemin »).
Nous avons marché sur le Boulevard Goubert, ancien Cours Chabrol, longé des rues Romain Rolland, ou Mahé de Labourdonnais, devant la Cathédrale Notre Dame des Anges. Vestiges du temps des colonies, dans une ville totalement Indienne, qui joue encore à la pétanque.
Nous avons aussi dîné au restaurant le Bistrot, là où Sandjiv et Kanda-Koumarane, deux des personnages centraux du roman, se retrouvent après trente ans. La sono diffusait des chansons d'Henri Salvador et de Françoise Hardy, comme dans le livre, quand le livre n'existait pas.
A la sortie du restaurant nous l'avons vu : « barbe grise, cheveux filasses, mais le corps musculeux ». Un cyclopousse d'au moins soixante dix ans, qui nous attendait depuis deux heures, pour gagner quelques roupies, le temps d'une course. Nous n'avons pas eu le cœur de nous installer dans sa nacelle. Nous avions honte. Nous lui avons donné de l'argent et nous avons filé dans notre l'hôtel « à cent salaires la chambre ».
Le vieux cyclopousse a pédalé dans ma tête. J'ai regardé la ville avec ses yeux, en mélangeant mes propres souvenirs. Un fils des colonies, grandi en Algérie, comme le raconte « Nous jouerons quand même ensemble » se promenait dans un ancien comptoir, une autre espèce de colonie.
En compulsant des livres, j'ai découvert que « la décolonisation » de Pondichéry avait eu lieu en même temps que celle de l'Algérie, de 1954 à 1962. J'ai rajeuni le cyclopousse, j'ai mis trois enfants dans sa nacelle, et autour d'eux des parents déboussolés, des tamouls, des colons, des nationalistes, qui passaient d'un monde à l'autre. Le cyclopousse a trouvé son prénom, Nanda, il a mis de drôles d'idées dans sa tête d'Intouchable. Se révolter. Adopter sa nièce pour en faire une vraie femme, qui sache lire et écrire.
Ensuite le cyclopousse a roulé, et le roman avec. Restait à trouver un titre. Ce fut Terminus Pondichéry. Terminus parce qu'il raconte la fin d'un monde. Mais qu'en Inde, quand on voyage en train, le Terminus est aussi le début du voyage…