Pondichéry

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L'hôtel d'ORIENT

Ils quittèrent le littoral pour s'engager à droite, dans la rue Romain Rolland, où ils stoppèrent devant un portail voûté. Ils étaient arrivés au grand hôtel d'Orient. La belle bâtisse était lovée sur elle-même, à l'image des maisons coloniales, deux étages autour d'un jardin central, à l'ombre d'un grand arbre. Nostalgie quatre étoiles. C'est là, désormais, qu'étaient disposées des chambres à faire rêver les gens aisés, chacune avec son nom, Mahé, Chandernagor, Malassore, et la plus belle de toutes, Karikal, avec sa terrasse de maître.


Les marchés

Il aimait trop cette terre, son air brûlant, sec ou gorgé d’humidité. Il respirait les odeurs des marchés, les épices délicieuses, mais la puanteur aussi, viandes avariées, légumes rances, poissons douteux. Il avait besoin des merveilles et des laideurs, il ne survivrait pas sans les routes défoncées, qui menaient à des villages impossibles. Il vibrait trop devant les dieux grotesques et profonds, il n'existerait plus à l’écart de ces femmes en saris, sublimes avec leurs fardeaux sur la tête. C’était sa France. Nul ne la lui prendrait. Il la voulait dans son lit, et son lit c’était cette ville.


Les statues aux mille visages

Il se tourna vers son ciel aux mille divinités, athlètes aux bras multiples, déesses roulées comme des danseuses, hanches rondes et décolletés garnis, veaux sacrés, vaches cosmiques, cochons célestes. Il alla chaque jour au temple, se posa des pastilles de cendre entre les deux sourcils, emplacement du troisième oeil, s'allongea de tout son long devant Ganesh, mais en vain. Le ciel était indifférent.


L'éléphant sacré

Le cornac dont l'animal bénissait les fidèles, lui rendit son bonjour, un sourire de toutes les dents, le sourire de Nanda quand ils étaient petits, quand sa mère n'était pas morte, quand son père partait pour l'hôpital avec ses cheveux noirs, seigneur gentil, espèce de Ganesh moitié indien moitié d'en France, quand Madame Sidambarom n'avait pas disparu, quand ils allaient à la plage, quand il ne souffrait pas à cause d'Anandita. Il ne riait plus du tout. Il avait envie d'aller brûler une chandelle, adorer quelque chose, se coucher devant une statue criarde, s'agenouiller devant la Vierge, faire le profond devant Malfassa Première, n'importe quoi, mais croire un peu, lui qui ne croyait à rien, sauf aux Beatles et à la Nièce du Cyclopousse.

 


L'océan

La nuit tombait. Les familles déambulaient par grappes sur le Boulevard Goubert, les hommes coiffés de frais, les femmes dans leurs plus beaux saris. Ils allaient prendre un bain, tâches de couleurs dans les rouleaux. A Pondichéry, chaque soir, l'océan devient un bénitier. De l'eau jusqu'à la taille, la foule se purifie sous la voûte bleue.

 


Les bougainvilliers

 

Les belles maisons de la Ville Blanche étaient un paradis terrestre. Des fleurs les éclaboussaient, des arbres les rafraîchissaient, l'océan les embaumaient. Bien closes dans leurs jardins secrets, bien à l'abri derrière les bougainvilliers, elles hébergeaient les habitants d'une république d'exportation, une folie de facteur Cheval, débarrassée de l'arthrite des vieilles nations, et des hiérarchies moisies. Les Français de Pondichéry avaient bâti un rêve de gosse, la cabane que se construisent les enfants pour imiter la maison des parents, sauf qu'ici la cabane était plus belle, plus fraîche, plus riche, plus vaste que son original. D'abord ils étaient loin des bourgeois de la métropole, étriqués dans leurs comices agricoles. La distance leur donnait les mains libres, ils avaient deux continents d'espace pour se mettre à l'abri du microcosme hexagonal. Ensuite, même à cinq mille kilomètres, ils avaient la sensation du nid ! La mère patrie qu'ils avaient désertée, ils la portaient dans leur cœur. France ! France ! France ! Nul n'était plus amoureux qu'un colon fuyant l'ennui du pays originel, pour en aimer un autre. Pas plus fidèle que ce volage. Plus monogame que ce bigame. Plus fleur bleue que ce sentimental qui plaquait sa régulière et forçait une étrangère à s'habiller comme elle, quitte à la tabasser.


Le temple

 

Les Beatles étaient partout, et même en vacances à deux pas, à quelques kilomètres, au Nord de Pondichéry, dans le village de Mahalipuram: un temple sur la plage, des sculpteurs, des éléphants de pierre, des barques de pêcheurs, et la méditation transcendantale. Plus que jamais la Beat Generation déferlait sur l'Inde mythique.