Sur le moment, je n'ai pas compris. La mort mettait les grands dans un état spécial. Ils parlaient bas, ils n'osaient plus nous regarder. Ils avaient l'air de nous cacher des choses.

Pourtant la veille, mon grand-père ne m'avait pas fait peur. Il avait seulement l'air d'avoir réduit. Il flottait dans un pyjama bleu, la nuque posée sur un drap blanc, indifférent à nous.

J'avais six ans. Je n'avais pas pleuré. J'aurais même repris mes jeux dans la foulée, si les adultes ne m'avaient pas fixé comme ça. Comme s'ils savaient des choses que j'ignorais, des choses très graves.

Jusque-là, j'avais vécu dans un huis clos bancal et chaleureux. Deux enfants, deux «frères» inséparables, lui, Radu, et moi, Frédo, l'un orthodoxe et l'autre catholique ; une jeune femme, Sonia, ma mère juive, élévée sous la Vierge Marie ; une grand-mère séfarade, Esther, grandie à Istambul ; et un grand-père ashkénaze, Élie, le Noé de cette arche éreintée par les déluges du vingtième siècle, pépé Élie pour les intimes, mais monsieur Edelstein dans tout Marseille, puisqu'il fut l'un des héros de la Libération, période où se noue cette histoire.