Je vivais à Santiago depuis deux ans, dans un meublé pourri, cernée par les fantômes, les rancunes et les remords. Poursuivie par les dealers aussi. Le jour de mes vingt ans, torturée de nostalgie, et ne sachant où aller, j'ai décidé de m'enfuir au bout du monde, c'est à dire de retourner chez moi, face à la Terre de Feu. Faire la paix avec ma mère, ou lui refaire la guerre, je n'en savais trop rien. Revenir dans l'oeil de mon cyclone intime, à Chayatakara, dont le seul nom résumait mes colères, et mes dérives.

Chayatakara ! Ce tonnerre de consonnes a mis l'orage à mon adolescence.

A l'âge où l'on se cherche dans les miroirs ("suis-je belle et suis-je unique ?" j'ai fait une découverte : je m'appelais par mon prénom. D'un jour à l'autre, ce Chayatakara, si naturel, si quotidien, si familier, m'a mise à nu comme le corps d'Adam et Ève, après l'affaire de la pomme. Je n'étais qu'une photocopie. Un standard. Un générique. La preuve ? Ma mère, ma grand-mère et même notre estancia, notre folie, s'appelaient Chayatakara : un nom d'indienne Alakaluf, imposé par mon irréductible arrière grand-mère, Angela Borghesi, d'origine italienne, qui trônait dans son cadre ovale et noir, morte à quatre-vingt-quatre ans, le jour de ma naissance. Un nom à coucher dehors dans les glaces de Patagonie, un fossile que j'ai haï plus que moi-même, et que j'apprivoise enfin, longtemps après, en racontant cette histoire.