avril 2004

Alors que ce livre, L'Orque de Magellan, vient de sortir des rotatives, je n'arrive plus à feuilleter un magazine, à regarder à télévision, à écouter la radio, sans tomber sur des images de la Patagonie.

Une Patagonie sucrée, esthétique, "on the rocks" comme disait la pub d'un apéritif, destination papier glacier, mère nature accueillante aux chanteurs à la mode.

Ce n'est pas celle de ce roman.

La Patagonie n'est pas bienveillante, ni reposante, elle est extrême. Implacable. Absolue. Inhabitable. Elle n'est entrée dans notre monde qu'il y a grosso modo cent cinquante ans. Jusqu'aux années 1870 il n'y avait que du vent, l'Atlantique, le Pacifique, des orques, des steppes, des indiens, des autruches, des guanacos, ces espèces de petits lamas. Des chercheurs d'or sont arrivés, puis des éleveurs de moutons, qui ont quadrillé les étendues, et chassé ses occupants, au fusil, jusqu'au dernier. Les Indiens du Sud Austral, qu'ils soient des terres ou des mers, ont désormais disparu.

Un pays d'hommes, parfois de brutes, des estancias, ces fermes immenses, et une femme au milieu d'eux, dont la légende traîne encore aujourd'hui : une espèce de Calamity Jane, fondatrice d'une drôle de dynastie. Des femmes de mère en fille.

Voilà le moteur : un voyage, des paysages à la beauté brutale, à couper le souffle, sauf celui des tempêtes. Des mâles, des durs, et cette femme au milieu d'eux, qui leur tient tête au nom d'un agneau mort. Mais il manquait quelque chose. La première ligne ne venait pas.

Le déclencheur de ce roman se cachait dans un petit encadré, au milieu d'un livre de photos chromos, sur les glaciers, les steppes, et les estancias. Dix ou quinze lignes sur "la révolte des peones". Dès 1918, dans ces étendues désertes, par un bouche à oreille vertigineux, les oreilles étant souvent séparées des bouches par cinquante kilomètres, des idées s'étaient répandue chez les damnés des estancias, qui ne savaient même pas lire, et encore moins écrire. Une incroyable ébullition, réglée à la patagonienne, en 1921 : des milliers d'exécutions, et l'avènement d'une république des Colonels.

Face à face : l'Histoire, la grande, et des destins intimes, poussés jusqu'à l'extrême sur une terre insensée. Ajoutez des immigrants, des fugitifs, des colons, des indiens, et sans le savoir, j'avais retrouvé ma diaspora. Des bons avec leur face obscure, et des méchants qui peuvent cacher des versants pas vraiment noir. Des gens banals, des quidams exceptionnels, qui s'accrochent, qui se battent, qui résistent, qui chancellent, qui s'aiment éperdument, ou se haïssent passionnément, comme on le fait dans la vie de tous les jours, sauf que sous ces latitudes, tout prend des proportions…

C'est ainsi qu'est née la première phrase de ce roman, écrite par une adolescente en crise, et que la boucle s'est bouclée, d'une bisaïeule à sa lointaine héritière, d'une ferme à la même estancia, d'un amour au même amour, du Détroit de Magellan au Détroit de Magellan, et des orques aux mêmes orques, en espérant que le reste, l'inexprimable, aille des mots aux lecteurs.