PROLOGUE

LES FRANÇAIS D'ABORD

Je suis né à Tunis, j'ai grandi à Alger.

Mon père était gendarme de base, ma mère était ma mère et je lui en suis reconnaissant.

Mon grand-père paternel s'appelait Michel Huertas, comme mon père. Ou plutôt "Miguel"... Il a forcément fait partie des colons qui se sont enrichis en Algérie puisque l'histoire dit qu'ils l'ont tous faits.

Il a abandonné en 1962 les deux hectares que son père avait reçus cent ans plus tôt et planté de vignes.

Quand je suis arrivé en France, j'ai compris que j'avais perdu un héritage considérable, puisque tous les pieds-noirs avaient gagné des millions sur des terres qui n'étaient pas les leurs. Je n'ai pas saisi pourquoi mon grand-père était né pauvre, et était mort sans un sou, loin de la terre qu'il avait envahie par la force en y naissant.

Il a épousé Suzanne Schmidt, dont le père est né en Saxe. Un Prussien parti survivre au paradis des colonies.

Je suis catholique.

A l'église Sainte-Croix d'Alger, le curé, qui portait une grande barbe blanche et qui aimait se la faire caresser par mes copines, disait toujours, quand nous n'étions pas sages : "Vous vous croyez chez les juifs, ou quoi ?"

Il se trouve que ma mère est juive, et donc que je le suis aussi.

Son père, Eli Agi, et sa mère Esther sont nés en Turquie, dans la colonie qui avait fui les persécutions d'Isabelle la Catholique. Il a traversé l'Europe après les massacres de 1915, s'est installé à Paris, puis à Marseille, où est née ma mère, puis s'est réfugié en Tunisie, où avait aussi vécu ma grand-mère, quand Hitler a montré le bout de son groin.

Les juifs sont tous des banquiers ou des commerçants. Je garde l'image de pépé Eli aux cheveux tout blancs. Mari de la riche Esther, sans profession, il travaillait encore après son retour de Tunisie, comme magasinier chez Suchard à Paris.

Mon fils est mon fils et ça me comble. Il est né à Avignon, de sa mère et de moi.

Ma fille est ma fille et ça m'émeut. Elle est née à Reghin, en Roumanie, d'un père et d'une mère trop pauvres pour l'éléver. Elle a été déposée dans un "orphelinat" à l'âge de trois mois. Elle est arrivée dans notre famille le jour de ses sept ans, le 20 juin 1996, et elle vit désormais avec son frère, sa maman née à Neuilly de souche auvergnate, et son papa, en pensant forcément à ces autres frères et soeurs, à cette mère et ce père qui l'habitent pour toujours mais qu'elle ne connaît pas.

Bien que tout se joue avant six ans, et qu'il soit donc trop tard, elle se joue de ses huit ans et grandit comme une plante magnifique.

Cette roumaine pousse dans la terre de France chantée par Julien Clerc. C'est la sienne. Personne ne la lui prendra plus, j'en réponds.

Elle est française autant que je le suis, moi le juif catho, issu de tous les sangs et de toutes les émigrations.

"Les Français d'abord" c'est nous.

 

CHAPITRE 1

LE FEU DANS CHAQUE MAISON

"Dehors je croise des étrangers
Des gens qui marchent dans le noir
Ce n'est pas d'eux que vient le danger
Mais je reconnais chaque soir
Mon pire ennemi dans le miroir"

(Alain Chamfort, chanteur...)

Quatorze ans séparent les deux images.

A Dreux, en septembre 1983, Jean-Pierre Stirbois triomphant vient de réussir un score historique : 16,72 % dans une municipale partielle.

A Strasbourg, en mars 1997, la "société civile", plus ou moins suivie par le monde politique, rassemble un cortège impressionnant d'opposants au Front national.

L'espèce d'ébahissement ressenti après deux années de mitterandisme a tourné, après vingt-deux mois de chiraquisme, à un véritable effroi collectif.

Deux mois auparavnt, à Vitrolles, Bruno Mégret s'est emparé de la ville par épouse interposée, et cette incroyable substitution de Monsieur en Madame, passée comme une lettre à la poste, laisse pantelant la France qui ne vote pas Le Pen. Si l'état de l'opinion est tel qu'elle plébiscite un tour de passe-passe comme solution finale, c'est qu'il y a le feu à la maison. Dans toutes les maisons.