J'ai reçu mon éducation sexuelle vers l'âge de onze ans, au cours moyen deuxième année. J'en conserve un souvenir cuisant. Bekel, Abdelhamid Bekel, le plus brillant de la classe, m'a révélé le monde en une seule phrase :

- Ton père y nique ta mère...

Coulé ! L'ignominie siégeait là-bas, comme la gloire, dans un triangle des Bermudes qui va du nombril à l'entrejambe. Plus tard, et pour des sentiments voisins, la même provocation ferait en France la fortune et les malheurs d'un groupe de rap. Ces six mots m'ont jeté dans un abîme de stupeur, de vertige, puis de curiosité brutale.

Á l'école du boulevard de la Victoire, en face de la Casbah d'Alger, je vivais au milieu des petits arabes, ou plutôt j'allais en classe avec eux, car après quatre heures et demie chacun rentrait chez soi. Personne ne remarquait dans ce monde de Guedj, de Palomares, de Junqua, de Mastor ou de Loustau qu'ils s'appelaient Larbi, Belkhacem ou Birou. C'était notre pays. Rien ne choquait, ni leur accent, ni leurs cheveux frisés, ni leur langue de gorge qu'on imitait en colportant, souvent sans les comprendre, les insultes préférées.