
(novembre 2000)
Ce livre est né d'un vieil agacement,
un sentiment d'injustice, amplifié par
des nostalgies d'enfance, éternelles
comme chacun sait.
L'idée d'avoir été jugé par l'Histoire, une fois pour toutes, et d'être du mauvais côté. Les bons étant les faibles, donc les colonisés, et les mauvais les forts, donc les colonisateurs, j'avais grandi dans un groupe de salauds, qui passaient leur temps à torturer les humbles gens, et n'avaient laissé, au bout de cent quarante ans d'occupation brutale, que des salles des douches infectes, où des résistants étaient passés à la gégène.
Les drames de la colonisation sont parfaitement authentiques. A l'âge de quinze ou seize ans j'ai d'ailleurs lu les premiers articles d'Albert Camus. La misère y est décrite, et dénoncée. Ils datent de 1934.
De même, les réquisitoires sur la torture décrivent une réalité réelle. On a bel et bien torturé pendant la guerre d'Algérie, le discuter serait du négationisme.
Mais il y a ma mère, qui n'est pas une criminelle, mon père, qui n'est pas un violent, mes oncles et tantes, qui ne sont pas des nazis, mon grand-père qui était un presque pauvre, et ce pays, qui n'était pas une salle de bain.
Mais il y a les souvenirs, avec ces petits arabes de mon école, souvent misérables, mais avec qui je jouais sans me demander s'il s'appelait Mohamed ou Elie.
Mais il y avait des rues, qui ne s'étaient pas tracées toutes seules, des vergers, qui ne s'étaient pas plantés sans pioche, des vignes, des usines. Un pays quoi, avec ses bals, ses gens, ses amoureux, ses assassins, ses exploiteurs, ses exploités.
Bref, le sentiment que les procureurs médiatiques avaient raison, en un sens, mais qu'ils se trompaient aussi, en tranchant dans le vif de la vie. Qu'ils coupaient ma famille en deux, comme on faisait avec les condamnés à mort.
Alors j'ai raconté. J'ai rapporté ce sac de nœuds, sans rien vouloir démontrer, et l'histoire de ces enfants s'est imposée. Au bout du compte j'ai découvert que ma famille ce n'est pas seulement mon père, ma mère, et la bande de pieds-noirs. C'est aussi ceux d'en face, les petits frères du même divorce, Abdelhamid, Mustapha, et leurs parents.
C'est bête à dire, et sans doute un peu naïf, vu ce qu'on voit dans l'actualité, mais tant pis pour la logique. Des larmes me sont venues parfois, en écrivant ce "Nous jouerons quand-même ensemble", que j'ai d'ailleurs failli appeler "Le Cerf-Volant de Tipaza", mais depuis que ce livre se promène, qu'il ne m'appartient plus, je suis comme consolé. J'ai l'impression que la Méditerranée n'est plus une plaie ouverte.